Interview: Contra-Mestra Covinha

Pour ce dernier article de 2016, j’ai choisi de vous offrir l’interview de Covinha, qui a reçu son tout nouveau grade de Contra-Mestra le mois dernier (voir l’article précédent à ce sujet) . Une très belle introspection sur son parcours et un joli message pour la capoeira.

Avant que le tic tac n’annonce la fin de cette année, j’en profite pour vous souhaiter à toutes un très heureux réveillon, merci pour l’année que nous avons passé ensemble et RDV l’année prochaine pour encore plus de bons moments et de nouveautés 🙂

Je vous embrasse très forts les guerrières! Très belle fin d’année à vous et je vous laisse tout de suite avec linterview de Covinha.

♥♥♥

covinha1

Peux-tu te présenter; nom de guerre, groupe, ville…?

Mon nom est Cécile Bennegent et mon surnom Covinha. Je fais partie du groupe Senzala de Rio, élève de Mestre Sorriso l’un de ses fondateurs, que j’ai rencontré début 97, à mon retour du Brésil où je venais de commencer la capoeira quelques mois à Recife, entre oct. 96 et février 97.

Quel a été ton 1er contact avec la capoeira et quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Les prémices : J’ai vu pour la première fois la capoeira à Salvador de Bahia, en novembre 1995. C’était mon premier voyage au Brésil. J’habitais Recife et je suis partie 15 jours à Salvador, et dans diverses villes du Nordeste pour connaître. J’ai vu une démonstration de capoeira au Mercado Modelo, j’ai été intriguée mais sans que ça n’aille plus loin alors.

Je suis rentrée en France avec l’objectif de travailler quelques mois pour repartir, essayer d’étudier ou travailler là-bas. Le voyage est tellement enrichissant que je ne me voyais pas rester « prisonnière » ici.

Petite parenthèse de retour en arrière: j’avais suivi des études d’Ethnologie jusqu’en Licence (3ème année) sans jamais sortir du système, et durant cette année-là (saison 1994-1995), cela ne me convenait plus, j’avais besoin d’air, besoin de découvrir autre chose, et le voyage était un rêve depuis toujours. Je ne l’analysais pas alors.  Et avant cette saison 94-95, rien ne m’invitait particulièrement au Brésil. Mais j’ai pratiqué la Batucada, j’avais fait une initiation au portugais du Brésil un peu par « hasard » deux ans plus tôt à la fac, et j’ai connu la toute petite communauté de Brésiliens à Lyon. Je me suis donc intéressée à ce pays en particulier et quand je me suis dit qu’il fallait que je me débrouille pour pouvoir faire mes valises, j’ai choisi cette destination. Je n’avais aucune économie pour le financer mais je pouvais travailler assez facilement en tant que secrétaire médicale pour tenter puis retenter l’aventure.

Donc, à mon retour d’un premier voyage, mon idée était déjà de repartir au plus vite, toujours à Recife car je pouvais être hébergée chez l’habitant. C’était une période où j’étais habituée à être toujours dans l’action avec le rythme ici (entre fac, vie associative, musique et sport. Là-bas je ne pouvais ni travailler ni étudier officiellement bien que je sois allée quelques fois à la fac pour faire des rencontres et voir ce que je pouvais apprendre sur la culture du Nordeste.

Du coup, je me suis rappelée de la capoeira, et je me suis dit : il faut vraiment que j’ai au moins une activité programmée et je me suis inscrite dans une académie, sans connaître plus que ça. C’était dans un groupe qui s’appelait « Força da Capoeira » avec le prof. Babuino (j’ai gardé le t-shirt en souvenir). Et je découvrirai bien plus tard qu’il faisait partie du groupe Candeias.

Leur fête de batizado avait lieu en décembre et je venais de commencer, je ne comprenais pas trop de quoi il s’agissait et j’avais préféré ne pas me faire baptisée à cette première occasion.

A mon retour en France en mars 1997, un ami brésilien de Lyon, le musicien Cesar Allan (qui avait son association: Cores Vivas do Brasil) m’a parlé de mestre Sorriso qu’il venait tout juste de rencontrer et m’a proposé de créer un atelier de capoeira au sein de son association, sous la responsabilité de Mestre Sorriso. J’ai foncé et l’aventure s’est poursuivie. On était un tout petit groupe dans ces « ateliers » de capoeira (on ne disait pas « cours » puisqu’il n’y avait pas de prof. et encore aucun capoeiriste à Lyon. Nous nous entraînions en autonomie, retravaillant les bases que nous passait notre maître.

Etudes d’éthnologie: En parallèle, à mon retour du Brésil, j’étais décidée à reprendre la fac pour faire une maîtrise (équivalent au master 1 d’aujourd’hui) avec un thème tout trouvé !  La Capoeira serait mon sujet de recherche. J’avais la chance de déjà parler et lire le portugais couramment. Mon maître de recherche, François Laplantine s’intéressait beaucoup au Brésil et développait les échanges entre les universités. Il avait étudié le candomblé mais ne connaissait pas la capoeira. Aucun livre sur le sujet n’existait en librairie et un seul avait été écrit en 1989 par Bruno Bachmann en français. A ce moment-là, je ne me posais aucune question sur l’avenir et je ne m’imaginais même pas devenir professeur de capoeira ni même publier un livre. J’avançais simplement. La pratique alimentait les recherches et vice-versa. Je mettais des choses par écrit pour les donner aux élèves du groupe (termes, traduction, chants…).

Je suis repartie au Brésil en février-mars 1998, j’avais seulement un mois pour faire mon travail de terrain en choisissant Salvador. Là encore, je n’avais pas de budget et j’ai emprunté car pour moi, ça ne pouvait pas attendre, j’espérais pouvoir rendre mon mémoire en juin ou septembre de la même année. Du coup, le timing était serré et le temps sur le terrain très court.

Salvador représentait le berceau de la capoeira et avec le peu de temps que j’avais il fallait que je fasse un choix. J’avais entendu parler du GCAP (Grupo Capoeira Angola Pelourinho) et de mestre Moraes ; je lui ai écrit pour expliquer mon projet, mais finalement, sur place, c’est avec Mestre Joao Pequeno que je m’entraînerai et que j’étudierai le sujet en essayant de comprendre ce contexte particulier,  la ville, les groupes et styles de capoeira (angola, régional principalement), l’histoire…

J’explique ce cheminement dans mon mémoire rendu en 1999 et qui est devenu un livre quelques années plus tard en 2002 réédité aux éditions Budo en 2006. La publication n’était pas un projet, mais je me suis rendu compte que les élèves capoeiristes étaient en demande d’informations et me demandaient des copies du mémoire ou des sources. Toutes mes sources venaient du Brésil. Même au Brésil, les livres sur le sujet ne se trouvaient pas en librairie. D’ailleurs, je ne remercierai jamais assez une personne qui a beaucoup compté et qui est devenu un ami ensuite, Frederico Abreu (historien passionné de la capoeira et le l’histoire des afro-brésiliens) car il m’a alors ouvert ses portes, mit à ma disposition son incroyable bibliothèque sur le sujet, en me faisant confiance et en ne demandant en retour qu’un exemplaire de mes écrits. Sans lui, je n’aurai pas pu avoir tous ces textes et ces sources précieuses.

La suite: En bref, j’ai fait plusieurs voyages au Brésil les années suivantes pour rendre mes écrits, revoir les gens, pratiquer la capoeira et également dans le cadre d’un projet (très vite démarré) après la sortie de mon mémoire. Une initiative d’un nouvel élève de capoeira à Lyon qui faisait des études de cinéma et souhaitait écrire un film documentaire sur le sujet. C’était Mathias Monarque, également professeur de capoeira aujourd’hui en Suède, avec qui j’ai écrit « Vida de Mandingueiro, être Capoeira », sorti en décembre 2006 sur France 3.

J’ai passé les cordes, comme tous les élèves et beaucoup appris aussi en tant que responsable associative, et finalement, en 2005 j’ai eu l’opportunité de donner des cours à Lyon, alors que je devais passer ma corde bleue d’instructrice. Ca a démarré tout doucement, j’ai créé l’association Gingando et même alors, je ne pensais pas encore travailler et vivre de la capoeira. Les opportunités se sont présentées très progressivement et je me suis finalement rendu compte que c’est ce que j’aimais faire vraiment. J’ai passé un BPJEPS* (Brevet Pro.Jeunesse Educ Populaire et Sportive) en 2008 pour me former notamment en pédagogie.

Je me sentais à ma place même si chaque année jusqu’à encore récemment, je remettais en question le fait de vivre de la capoeira uniquement, car rien n’est jamais gagné, c’est une course continue, mais c’est sûrement de ça dont j’ai besoin au final. On ne peut pas s’endormir, c’est un renouvellement perpétuel et ce travail oblige à l’action, à la remise en question, à la réflexion sur de nouvelles mises en place et à la formation personnelle continue. Tout un programme et la garantie de ne jamais s’ennuyer !

Quels étaient tes objectifs quand tu as commencé la capoeira?

Je n’avais pas d’objectif particulier, à part, au tout début à Recife, faire quelque chose qui me ferait découvrir un peu mieux la culture brésilienne, puis mieux la comprendre en parallèle de mes études Au fond du fond, si j’ai toujours continué, c’est parce que la capoeira, si on l’appréhende vraiment dans sa globalité, nous pousse à réfléchir sur nous-mêmes, sur notre place dans la ronde, dans la vie, qu’elle nous aide à évoluer et grandir, même si ce n’est pas toujours appréhendé consciemment.

D’où vient ton apelido ?

Et bien, c’est un peu bête mais la première fois que Mestre Sorriso est venu à Lyon pour un week-end et qu’il était hébergé chez moi, nous ne nous connaissions pas, et à un moment il m’a regardé et m’a dit que je m’appellerai comme ça, en voyant ma fossette au menton. Finalement, le jour du batizado, il avait oublié mais au vu des surnoms qui se présentaient, je le lui ai rappelé et c’est resté.

covinha-2

Lorsque tu as commencé il y a 20 ans, y’avait-il beaucoup de femmes dans la capoeira ?

Dans le cours à Recife, il y en avait quelques-unes, très jeunes. Mais elles n’ont jamais été très nombreuses, du moins dans les rangs des gradés. La première femme professeur que j’ai connu à peu près à la même époque est Mestra Ursula de Paris qui devait être à cette époque,  corde bleue ou verte. Puis très vite aussi Mestra Sapeca (alors du groupe de Capoeira Brasil) qui s’est installée à Lyon en 1998 je crois et était instructrice. Il y a eu aussi Contra-Mestra Cristina de Paris que je trouvais impressionnante. Les filles ont souvent été plus nombreuses dans les cours débutants et intermédiaires et moi-même, j’avais parfois une majorité d’élèves fille dans mes cours.

Quels étaient tes modèles/inspirations de femmes capoeiristes avec qui tu t’identifiais?

Je ne crois pas avoir eu réellement de modèle en particulier. Bien sûr, voir le peu de femmes qui étaient présentes et voir leurs jeux et leur énergie, voir qu’elles avaient une place a sûrement beaucoup compté. On voyait aussi qu’elles en voulaient vraiment, qu’elles devaient s’imposer dans les rodas. Mas je ne me rappelle pas avoir cherché à analyser ou m’être posée tellement de questions à ce sujet. Je ne me projetais pas si loin et sûrement heureusement, car c’est quand on envisage une impossibilité qu’on se freine. Je manquais beaucoup d’assurance, j’étais très effacée et en même temps, tout ce que je mettais en place m’obligeait à avancer et à dépasser mes limites personnelles.

A  tes débuts, quelles ont été les difficultés que tu as dû surmonter ?

Il y en a de toutes sortes et pas forcément obligatoirement liées que à la capoeira sauf que la capoeira révèle beaucoup de choses. Elle met en lumière, à mon sens, qui on est ou qui on veut être, pour soi et avec les autres, les interactions qui existent entre les personnes, les formes de communications etc… La capoeira est un jeu dont les règles ne sont pas simples à comprendre et à intégrer, tout simplement parce qu’il n’y en a pas, ou plutôt, que les règles existantes ne sont pas totalement définies en réalité. Tout est toujours en mouvement, rien n’est figé (comme dans le jeu justement).

Les règles des uns ne sont pas les mêmes que les autres, les groupes sont indépendants les uns des autres dans la façon dont ils pratiquent et voient la capoeira. A mon sens, la liberté de la capoeira (le fait qu’il n’y ait pas une fédération unique par exemple, avec des règles définies pour tous) est une grande force. La liberté de choix et d’expression fait qu’on retrouve tous types de personnes, de styles, de manière de penser, comme dans la vie. Mais dans certaines situations, elle peut aussi être une faiblesse. Une chose peut être affirmée un jour par une personne qui fait référence, un maître par exemple, et son contraire par un autre maître ou par la même personne quelques années après.  Et c’est parfois déstabilisant.

Les difficultés vont croissantes avec les responsabilités et elles commencent souvent quand on prend la responsabilité de donner des cours car on doit rendre des comptes, on n’est pas tout à fait libre de mener notre barque. Et ce n’est pas toujours facile d’une part de l’accepter et d’autre part de fonctionner avec ces règles de jeu imposées. Et certaines désillusions font parfois très mal.

Personnellement, je suis passée par diverses phases. Mais je suis restée très « naïve » assez longtemps en fait, et même si j’ai eu ma dose de désillusions, les prises de consciences ont été très progressives.

Pour ce qui est de mes difficultés personnellement et plus concrètement :

  • Ce qui était un peu particulier dans mon parcours et qui a fait aussi que j’avais, dès le début, une certaine indépendance (j’ai monté mon association culturelle avant de savoir que j’allais donner des cours et sans avoir cet objectif d’ailleurs), c’est que mon maître n’était pas à Lyon et que même étant encore élève, je m’entraînais avec un autre professeur du groupe que lui-même avait fait venir, Mestre Chao, qui a créé sa propre association. Une fois gradée, j’ai continué avec Mestre Sorriso (qui venait deux à trois fois dans la saison pour les stage et le batizado comme c’est encore le cas aujourd’hui).

Cependant, si cela a été un avantage pour développer mon travail (sans que je m’en rende compte à l’époque) c’était souvent un poids car je n’avais pas de « collègue » de travail avec qui partager les cours  ou pour me faire remplacer, échanger et monter des projets communs ou tout simplement m’entraîner en dehors des cours classiques. Après, il est important de comprendre aussi que ce sont ces mêmes difficultés qui nous poussent à trouver des solutions, à créer et à trouver notre place dans ce grand jeu.

Au tout début, je sais que le fait d’être d’emblée (et avant même mon baptême) responsable de la gestion et des entraînements et savoir que je servais d’exemple, cela  me donnait le sentiment d’une obligation de toujours bien faire et je pense que ça m’a pas mal bloqué, moi qui avait déjà un peu de mal à lâcher prise. J’ai eu le sentiment pendant des années de devoir toujours bien faire et du coup, il est plus difficile d’oser et de faire  sans se poser de question tout simplement.

J’ai aussi eu quelques problèmes sérieux au dos qui m’ont à la fois empêché de pratiquer tout mouvement de capoeira pendant plus d’un an (quand je passais ma corde orange) et rendaient la suite de ma pratique incertaine. C’était très dur de devoir être présente à chaque cours sans pouvoir faire le moindre mouvement, mais cette période a aussi été l’occasion de travailler à la publication de mon livre. Mon grand regret a été de ne pas pouvoir m’entraîner à tous les mouvements acrobatiques.

En même temps, les années de rééducation m’ont appris beaucoup sur la physiologie et les postures ou mouvements à faire ou non, les techniques d’échauffements et les étirements (pas toujours adaptés physiologiquement dans la pratique de la capoeira pour la longévité des pratiquants). Et au final m’ont bien servi pour mes débuts de professeur.

Autre point un peu tabou : en tant qu’étranger(e), non brésilien/ne, il est plus difficile d’être accepté comme égal des capoeiristes et professeurs brésiliens. C’est un fait! Même si certains ont du mal à le reconnaître. Je fais partie de la première génération de gradés non brésiliens. C’est sûr, on n’a pas vécu la capoeira dès l’enfance (on a tous commencé adultes pour ceux qui ont trente ans et plus), on ne l’a pas vécu dans notre pays d’origine avec le dynamisme, la compréhension culturelle naturelle… Donc oui, il y a une différence, mais il y a une force dans la capoeira qui amène les passionnés à une implication totale, et tous ceux qui sont arrivés à des grades de professeurs il y a quelques années déjà l’ont obtenu par une grande implication, en lui dédiant beaucoup de leur temps et d’eux-mêmes. Et leur chemin peut devenir une force aussi pour développer cet art dans leur pays, tout en servant la culture brésilienne.

Et de manière générale, je pense qu’une part des capoeiristes brésliens n’a pas vraiment (jusqu’à il y a quelques années) pris tellement au sérieux le développement et l’avancée des capoeiristes étrangers, qu’il n’y a pas eu d’anticipation, notamment de la part des maîtres, pour la formation des gradés plus avancés et sur le long terme.

Les maîtres ont une grande responsabilité pour faire en sorte que la capoeira de demain (tout en suivant son évolution et en s’adaptant comme elle l’a toujours fait) soit à la hauteur de ce qu’elle EST.

Ensuite, en tant que femme ! C’est le 2ème effet kiss cool-(pour ceux qui connaissent la pub). Ce que j’ai observé au Brésil notamment chez beaucoup de femmes capoeiristes, c’est que jusqu’à récemment, il semble que pour continuer et avancer, elles passaient par une certaine « masculinisation ». Pour être présente dans les rodas, s’imposer et gagner puis garder une position, elles devaient surement en faire au minimum deux fois plus, mais aussi devenir réellement guerrière, forte physiquement et adoptant en quelque sorte la manière de jouer des hommes.

Je pense qu’avec l’internationalisation de la capoeira et l’évolution (très lente) de la société et des mentalités, les choses changent progressivement, lentement mais sûrement.

Les premières années, les femmes sont souvent nombreuses dans la pratique,  puis se raréfient. Mais désormais, un peu partout en Europe, le nombre de femmes prenant des grades de professeurs (cordes vertes et violettes chez Senzala) et travaillant avec la capoeira augmente clairement.

Je pense que la difficulté pour toutes les femmes est une prise de confiance suffisante pour se penser elles-mêmes égales aux hommes dans la capoeira et ce dans leur manière propre d’être, sans comparaison. Elles ont leur touche à apporter. Oser être et faire l’expérience en proposant des pédagogies, approches, ou manière d’être originales n’est pas une évidence.

Etre une femme dans la capoeira est à mon sens une difficulté à transformer en force comme toutes les autres difficultés que chacun peut rencontrer. Et les femmes dans la capoeira font partie du présent mais surtout de l’avenir, elles ont un rôle à jouer.

Quels ont été les moments forts de ton parcours?

La sortie de mon livre : avec une « confrontation » au public. Je n’ai jamais aimé être face à un public et en sortant le livre je savais que je devrai « affronter » cette appréhension. J’ai même fait une formation de technique de l’oral à cette période. Les premières conférences ont été laborieuses, mais au final, j’y prenais du plaisir et ça se passait toujours bien.

Quand j’ai commencé à enseigner. J’avais du mal à y croire. Et là aussi, on est face à un groupe et on en est responsable, on se doit d’avancer pour nous-mêmes et pour nos élèves, mais j’ai toujours aimé cela, même si parfois je doutais de mes capacités.

La sortie du film Vida de Mandingueiro : il a fallu cinq bonnes années entre la première écriture et la réalisation finale, mais il a vu le jour en 2006 et c’est une grande fierté qu’on soit allé avec Mathias jusqu’au bout de ce qui a été une vraie aventure. (réal. Mathias Monarque alias prof. Play)

Quand j’ai débuté des cours pour les tout-petits, de 3 à 5 ans en 2008. Les enfants nous enseignent beaucoup et enseigner aux enfants de 3 et 4 ans était un vrai défi car cela demandait de créer sans cesse et de s’adapter continuellement. On apprend beaucoup avec les jeunes enfants et j’ai aujourd’hui une majorité de cours enfants dont près d’une quarantaine d’élèves de moins de 6 ans. J’adore.

Quelles ont été les erreurs que tu as faites sur le chemin?

Je ne crois pas avoir fait d’erreur de choix fondamental. J’ai suivi ce qui semblait être un bon chemin pour moi et ça a commencé avec mon premier départ au Brésil. J’essaie au mieux de suivre mon inspiration et ce qui me semble juste. Mais on est parfois rattrapé par l’envie de bien faire et de ne pas déplaire, par la peur parfois de ne pas en faire assez et au final, on se laisse influencer, ou on perd en partie confiance dans ce qu’on fait ou doit faire. On se laisse par exemple dicter la juste attitude.

J’ai surement fait des erreurs notamment dans l’organisation de mon travail au sein de l’association car il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte, du renouveau et des situations qui se présentent et qu’il faut gérer, être présent et sans faille. Parfois savoir être ferme en posant les règles (ce que je n’ai pas toujours su faire) et d’autres fois au contraire, savoir entendre les remarques, être plus souple et accepter de ne pas tout contrôler. Et la gestion de l’humain au milieu de tout ça, c’est toute une diplomatie, une analyse de situation qui n’est pas innée, qui s’apprend avec l’expérience. Alors, il y a des choses que j’organiserai autrement si je retournai en arrière mais en même temps je n’ai aucun regret car j’essaie toujours d’en tirer un enseignement, de comprendre pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.

J’étais très admirative de certains maîtres ou prof  dans les cours et les discours qui pour moi dans le ressenti vécu sur le moment, tant ce que ça faisait vibrer en moi était fort. Et puis l’humain fait que parfois, entre le dire et le faire il y a un fossé et ça fait naître des désillusions. Mais là encore on apprend, et on apprend notamment à aimer au-delà des « défauts » (en les acceptant, en faisant avec), parfois, quand l’incompatibilité est totale, à mettre de côté et poursuivre son chemin autrement.

J’ai longtemps cru à certains beaux discours et diverses désillusions m’ont fait admettre qu’il est préférable de se baser sur ce qui est fait et non pas sur ce qui est dit par les uns et les autres. Mais bien sûr, on traite de l’humain, et on a tous nos atouts et nos failles. Le tout est d’accepter. Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr !

Quelles sont tes forces dans la capoeira?

Aujourd’hui, je répondrai en premier lieu mes élèves ! Clairement et principalement. C’est à eux que je pense en premier aujourd’hui et sans eux et leur soutien j’aurais sûrement déjà arrêté. C’est parfois incroyable pour moi de voir que toutes ces familles me font confiance et me suivent depuis près de  10 ans pour certains. Le soutien des élèves est essentiel et quand on se sent moins fort ou qu’on doute, sans leur présence et leur enthousiasme ça devient encore plus difficile.

Les amitiés que le temps fait naître aussi sont importantes et nous rendent plus fort.

Mon parcours aussi dans la recherche et l’écriture (à laquelle je vais revenir très certainement), m’a aidé et m’offre certaines perspectives aussi.

D’après toi, l’image de la femme dans la capoeira a-t-elle évolué comparé à tes débuts ? Si oui de quelle manière?

Sûrement ! Simplement du fait qu’elles sont plus nombreuses aujourd’hui et prennent du grade ! Après, le changement se fait très lentement à mon sens et c’est toujours compliqué de généraliser. La capoeira est partout aujourd’hui, pratiquée par des personnes de toutes les cultures. Les capoeiristes brésiliens, en vivant à l’étranger, apprennent aussi à voir les choses différemment et ça contribue sûrement aussi à une évolution. Mais y’a encore du chemin à faire. Il suffit de regarder la place de la femme et l’évolution dans la société aujourd’hui ! La capoeira est juste un reflet. J’ai cependant noté qu’il y avait souvent une plus grande présence féminine chez les angoleiros, notamment dans les baterias, au berimbau et au chant par exemple. Ce n’est qu’une observation, pas une analyse.
As-tu d’autres projets artistiques en vue?

Oh oui, mais je dois maintenant concrétiser. Une chose après l’autre et j’en parlerai en temps voulu 😉

Qu’a tu ressentis le week-end dernier lorsque tu as reçu cette distinction? Peux-tu revenir un peu sur ce moment et nous faire partager tes émotions/sensations/interrogations?

J’ai été très heureuse de la surprise de la présence de l’historien  Mestre Liberac et de pouvoir jouer avec lui et sa canne ! Un certain nombre de personnes, de mestres présents étaient aussi présents il y a 20 ans à mon baptême et j’en étais très heureuse. Mais pour moi ce qui compte au final c’est toute cette période que je vis à présent. Octobre 2016 marque pour moi la 20ème année de découverte de la ginga et de cet art de la capoeira. C’est à la fois l’occasion de regarder en arrière et de voir qu’il y a eu un peu de chemin de fait (et je te remercie de m’aider à le faire en me donnant la parole avec cette interview) et à la fois une motivation pour préparer tout ce qui est à faire.

Mes interrogations ont changées depuis un an environ. Je ne me pose plus la question désormais de savoir si je vais continuer ou non ce travail à temps plein, mais comment continuer pour le mieux et faire les meilleurs choix pour les mises en place futures. Définir quelles sont les priorités.

Était-ce un de tes objectifs de départ?

Non, comme je le disais, je n’ai jamais eu cet objectif. Je ne me posais pas cette question, enfin, pas de cette façon. C’est l’avancer du travail, des cours, des projets et le plaisir que j’y trouvais qui m’a porté jusque là.

Quels sont à présents les nouveaux challenges qui t’attendent ?

Les mêmes en fait. Le passage de corde ne marque pas pour moi un changement radical. Il valide le chemin accompli, reconnu par mon maître et le groupe. Mais tout reste à faire comme toujours. Le challenge est toujours d’avancer aujourd’hui avec mes élèves pour développer ce qui existent et grandir en apprenant ensemble. Rien n’est jamais acquis dans ce qu’on fait et pour en vivre, on ne peut pas se relâcher. J’ai des envies au-delà des cours, mais je dois effectivement faire des choix car tout ne peut pas être fait en même temps.
Tu es aussi maman d’un petit garçon (Yomi, trop chou). Comment t’organises-tu pour gérer tes journées de maman-capoeiriste ?

C’est une gestion du quotidien, avec une nounou trois soirs par semaine et un petit garçon qui m’accompagne régulièrement aux cours. Mais je pense que j’ai beaucoup de chance car jusqu’à présent, les solutions se sont toujours présentées pour que les mises en place de mon travail soit possibles. On court souvent on partage aussi ça ensemble.
Qu’essaies-tu de transmettre à Yomi dans son apprentissage de la capoeira?

A vrai dire, je ne lui fais pas de cours particulier. Mais on chante souvent à la maison et il a ses instruments depuis tout petit. Après, pour moi c’est tout un ensemble, un milieu, et c’est aussi sa culture. J’essaie de lui transmettre un peu le portugais, les histoires enfantines du Brésil, de créer parfois des chansons avec lui, et que ça reste toujours un jeu, un amusement pour le plaisir. Qu’il soit présent régulièrement dans les événements, avec les capoeiristes et leurs enfants aussi, qu’il se fasse plaisir avec tout ça J
Beaucoup de femmes arrêtent la capoeira lorsqu’elles ont un/des enfant(s). Qu’est-ce qui a fait que tu as continué? As-tu eu des moments de doutes et quels conseils donnerais-tu à celles qui hésitent à continuer la capoeira ?

Bon, pour ma part, avec ou sans enfants, les moments de doutes ont existé ! J’ai eu mon fils alors que je vivais déjà de la capoeira, que j’avais déjà beaucoup d’élèves et que c’était ma source de revenu. Ca fait donc une sacrée différence ! Je conçois que l’on mette entre parenthèse sa pratique de la capoeira quand celle-ci n’est pas sa profession et qu’on a un enfant. Un bébé ou jeune enfant reste une priorité et si en plus on travaille, ce n’est pas évident.

Je pense qu’il y a deux facteurs essentiels déterminants : d’abord, à quel moment de notre parcours on a un enfant (et on décroche plus vite si on n’est pas encore capoeira-dépendant 😉 et ensuite, si on a le soutien ou non de son conjoint. Pour aller au cours comme pour l’ensemble de la vie de famille. Bref, c’est forcément plus compliquer pour une femme mais pas impossible non plus. Et souvent si on est déterminée, on trouve des solutions, même si il y a des temps de pause.

A quel moment as-tu su que la capoeira serait ton métier ?

Je ne sais pas, c’est mon métier aujourd’hui. J’en doutais encore il y a peu ! Je me suis laissé des portes de sorties en continuant de me former encore en 2015 pour travailler notamment avec les enfants mais pas seulement de capoeira. J’espère que je n’aurais pas à faire autre chose mais je ne le redoute pas non plus si cela devait arriver et je garde en tête que tout peut toujours être remis en cause. L’équilibre est fragile. Cependant, je suis confiante.

D’après toi, une femme doit jouer différemment d’un homme dans une roda ?

La meilleure manière de jouer, de se comporter, c’est la sienne. Sans chercher à imiter ou à se comparer. Le souci c’est qu’être soi dans la société dans laquelle nous vivons, c’est à mon sens un défi, le défi principal d’aujourd’hui, pour la majorité des gens. Ceux qui ont réussi à faire ce qu’ils souhaitaient dans la vie, à « se réaliser » comme on dit sont une minorité et ce n’est pas juste, ce n’est pas ce qui doit être en toute logique. Mais le réveil des consciences fait que de plus en plus de personnes cherchent à vivre ce qu’elles choisissent de vivre. Etre soit indépendamment de tout critère, voilà ce que je pense que nous devons chercher à faire.

Et dans la capoeira aussi. Chercher à ressembler à quelqu’un d’autre d’une manière générale n’est pas ce à quoi on aspire.

Alors non, je ne crois évidemment pas qu’une femme doit jouer comme un homme, mais trouver son style, sa façon de s’exprimer, comme tout le monde.

Par contre, elle ne doit pas attendre qu’on lui fasse des « cadeaux » non plus.

Les femmes et les hommes sont physiologiquement différents. On a quelques atouts (la finesse peut-être, la souplesse pour la plupart mais aussi une certaine force mentale qui peut manquer parfois aux hommes), mais nous ne sommes pas égales aux hommes face à la force physique et la vélocité par exemple et l’accepter n’est pas forcément évident. Mais c’est pourtant comme ça et ça n’enlève absolument rien à la force et la beauté de leur jeu. Les femmes peuvent aussi avoir une détermination à toute épreuve si elles sont mises en confiance, et pour faire un parallèle avec la société encore une fois, c’est peut-être bien pour ça que beaucoup d’hommes ne souhaitent pas franchement qu’elles prennent totalement confiance !

Quelles sont les qualités qu’une femme doit avoir pour être une bonne capoeiriste?

D’abord, c’est quoi être un bon capoeiriste ? Il y a sûrement autant de réponses que de capoeiristes. Homme ou femme, ce sont les mêmes mais pour moi, ce sont les qualités humaines d’abord : humilité, détermination et persévérance, le respect de l’autre et de soi. Et puis pour ce qui est plus précisément dans le jeu, je dirai :

  • la capacité d’observation et d’analyse dans le moment présent,
  • être capable d’accepter ce qui vient et de « faire avec » (le fameux « lâcher prise »)
  • Développer ses sensations, face à l’autre et de soi-même, pour agir au mieux
  • Et s’entraîner toujours, pour améliorer les possibilités et les options physiques, développer des possibilités de surprendre l’autre dans le jeu ou dans le chant aussi.

Et c’est en fait bien plus si on y réfléchie. La capoeira est tout un monde. Il y a toujours une connaissance ou expérience à gagner, dans chaque jeu, dans chaque cours donné ou reçu. (« é tudo o que a boca come ! »  comme disait Mestre Pastinha).

Combien d’heures par semaine te consacres-tu à la capoeira ?

En nombre d’heures de cours hebdomadaire, je peux répondre : j’ai 15h par semaine, après, franchement, je ne sais pas quantifier !
As-tu déjà participé à des évènements capoeira 100% féminin? Quel est ton regard sur ce type d’évènements ?

Oui j’ai déjà participé à quelques-uns. Personnellement, je n’ai jamais ressenti l’envie d’en  organiser un. Il y a quelque chose qui me dérange un peu, comme si on s’avouait que quand même, on a le droit d’être là et on se fait notre place rien qu’à nous ! Ceci dit, je comprends celles qui souhaitent le faire mais cela signifie clairement que tant que cette nécessité se fera sentir, c’est qu’il y aura un déséquilibre et un manque de place réelle pour la femme dans la capoeira.

Quel est ton plus grand rêve pour toi et pour la capoeira ?

La capoeira n’a pas besoin de rêve à mon sens. Le fait qu’elle soit là aujourd’hui, telle qu’elle existe, était au-delà de tous les rêves imaginables il y a quelques décennies seulement ! Alors qu’elle continue surtout à nous alimenter et nous surprendre dans le bon sens.

Pour moi, comme je n’aurais pas pu imaginer ou rêver être où j’en suis aujourd’hui sur ce chemin de capoeira, je fais désormais confiance et mon aspiration est de grandir suffisamment pour me réaliser complètement, sereinement en partageant un maximum de bons moments au passage avec ceux que je croiserai. Je ne mets pas d’images particulières sur le tableau, je préfère me laisser surprendre encore !

Quel message donnerais-tu aux capoeiristes qui liront cette interview ?

Soyez vous-mêmes, aimez ce que vous faite et faites ce que vous aimez. Cherchez toujours à apprendre sans vous mettre (ou accepter) des barrières qu’on vous montre ou vous impose. C’est le plus grand cadeau que vous vous ferez. Le monde est vaste alors n’acceptez pas les œillères. La capoeira, comme le monde, a besoin de personnes entières et vraies.

Elle offre des horizons formidables, de belles rencontres, du renouveau en permanence, mais tout n’est pas rose non plus et il faut l’accepter, et savoir faire les meilleurs choix pour soi-même. L’attitude de chacun fait la différence, mais ça demande souvent aussi du courage.

Que peut-on te souhaiter pour la suite?

D’être dans la roda jusqu’au bout, de découvrir, d’apprendre et d’aimer davantage chaque année à travers cette expérience. Et de réaliser au moins une partie des idées et projets qui me viennent. D’avoir plein d’inspiration, de créativité et d’expériences à partager, bref de vivre la capoeira et la vie « tout shuss » et sereinement. Rien que ça ! Ca fait beaucoup ? Non, allez, je valide 🙂

Comment faire pour entrer en contact avec toi?

http://www.gingando-capoeira-lyon.com

asso.gingando@gmail.com

FB : covinhasenzala

 

Merci Covinha!

RDV l’année prochaine pour de nouvelles aventures

Publicités

Une réflexion sur “Interview: Contra-Mestra Covinha

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s