L’Interview du mois: Professora Chiclete

Toute première interview d’une angoleira dans cette rubrique! Ce mois-ci j’ai choisi de vous présenter professora Chiclete du groupe Angoleiros do Mar. Je l’ai rencontré au Natal Capoeirando du groupe Arte Negra à Bordeaux en décembre dernier et j’ai halluciné quand je l’ai vu jouer. Une ptite minette élancée qui ne paye pas de mine se transforme dans la roda en une angoleira pleine de malice, de style et de technique . J’ai vraiment adoré la voir jouer et l’observer en dehors de la roda. Je trouve qu’il est difficile d’être une prof de capo quelque soit le style mais particulièrement en capoeira angola ou le poids des traditions et des vieilles habitudes ont la vie dures et c’est pourquoi je voulais avoir le point de vue de Chiclete sur ces différents aspects. Je vous laisse découvrir  son parcours et sa vision de la capoeira.

Professora Chiclete

Professora Chiclete

Peux tu te présenter : Nom de guerre, grade, groupe, ville?

Je m’appeler Julie Flipo ou « Chiclete » (traduction chewing gum) en Capoeira.

Je suis « professeur » du groupe Angoleiros Do Mar à Lille dans le Nord de la France.

Le groupe Angoleiros Do Mar a été fondé en 1998 sur l’ile d’Itaparica dans l’Etat de Bahia par Mestre Marcelo Angola.

Quand et comment as tu connu la capoeira ?

J’ai découvert la Capoeira en 2001 à México dans l’Université ou j’étudiais. C’est là que j’ai rencontré Mestre Marcelo Angola.

Quelle a été ton évolution dans la capoeira et quel est ton rôle au sein de ton groupe?

J’ai pratiqué 2 ans avec Mestre Marcelo Angola à México puis 1 an à l’école de l’ile d’Itaparica , puis j’ai fondé en France, en 2004, avec l’aide de Contra-Mestre Bizarro, l’école de Capoeira Angola de Lille.

En 2009, j’ai repris les rennes de l’Ecole seule, je suis d’abord passé « Trenel », puis « Professeur ».

Mais dans notre groupe, les « grades » n’ont pas tellement d’importance. Ce qui importe c’est ta « vivencia », ton vécu et ton implication dans l’histoire du groupe.

 Quels étaient tes objectifs initiaux quand tu as commencé ?

Au début, je pratiquais pour moi !

J’aimais profiter des énergies de la Capoeira, des amis, des rencontres…

Puis, rentrée en France, je n’avais pas le choix : pas de Capoeira Angola dans ma ville…

J’ai du faire en sorte que la Capoeira Angola puisse me suivre jusqu’à Lille !

Comment est venu ton nom de capoeriste ?

J’ai été gymnaste dans mon enfance, à un niveau national pendant quelques années.

Quand Mestre Marcelo m’a rencontré, à 18 ans, j’étais encore très souple !!

D’ou le nom « chewing gum » :=)

Y’avait il beaucoup de femmes capoeiristes dans ton groupe quand tu as commencé ?

A l’époque, les cours mélangeaient autant de femmes que d’hommes

A cette époque, quelles étaient tes inspirations femme dans la capoeira ?

J’avais une professeur réfèrente sur l’ile d’itaparica : Brisa

A ce jour, elle a malheureusement arrêté….

Sinon : aucune !Et encore très peu à ce jour :=(

Quel moment t’a le plus marqué jusque là  dans ton parcours de capoeira ?

Je pense qu’il n’y a pas de moment précis…

L’apprentissage de la capoeira et un long chemin ! et c’est toute sa durée et sa difficulté qui en fait sa puissance.

As-tu déjà participé à des rencontres féminines de capoeira? Jusqu’à aujourd’hui, non

Je n’étais pas « pour »….

Capoeira e pra homem, menino e mulher

Il n’est selon moi pas nécessaire de distinguer les genres, c’est une réponse du même ordre que le machisme

Je refuse de répondre à la ségrégation par la ségrégation

Je pense que toute femme a sa place dans une rencontre, elle doit simplement se battre 2 fois plus qu’un homme pour obtenir son espace !!

Là Cependant, dans 2 semaines, je vais participer à mon 1er évènement de femmes.

Je vais aller ressentir l’énergie, mieux vaut tester les choses avant d’en parler…

Je t’en reparlerai après…. :=)

Penses tu que l’image de la femme capoeriste a evolué depuis que tu as commencé?

L’image de la femme capoeiriste n’a pas « évolué » depuis 2000, elle s’est simplement « créée » !!

Car, sauf erreur de ma part, les femmes n’ont même pas 30 ans dans la Capoeira !!

Nous sommes la 1ère génération de femme à avoir réellement accès à la Capoeira et à ce qu’elle peut apporter…

Nous avons beaucoup de responsabilité sur les épaules, et peu ou presque pas de « référence »

Est-ce difficile de faire sa place comme professeur de capoeira angola quand on est une femme?

Il est difficile de faire sa place dans n’importe quel milieu professionnel lorsque l’on est une femme en général.

Il est clair que la Capoeira étant une culture essentiellement masculine depuis des décénnies, c’est encore plus difficile

Sans oublier que la Capoeira vient du Brésil, le seul pays au monde qui a une police spéciale pour les femmes «délégacia da mulher » et une loi spéciale pour les violences conjuguales (lei Maria da Pena), donc oui un pays quelque peu « machiste »

Donc, comme je l’ai dit précédemment, pour moi, une femme a accès à tout, mais elle doit fournir 2 fois plus d’efforts pour le prouver !

Quelles difficultés as tu dû surmonter (essayes tu toujours de surmonter) dans ton parcours?

Il est difficile d’obtenir une certaine valorisation de ta « force »

Certes, les femmes n’ont pas la même « force » physique que les hommes et nous ne l’aurons jamais, mais la femme possède d’autres « forces » bien plus subtiles qu’elle doit pouvoir mettre en avant.

Le fait de ne pas te laisser l’accès au chant dans certaines écoles, de ne pas te laisser jouer plus de 30 secondes…

Ou les mouvements machistes durant le jeu de Capoeira : l’homme qui balance son bassin sur ton visage dans une position ou tu es rabaissée physiquement, ou bien l’homme qui profite de son poids pour rester assis sur toi dans une position de faiblesse physique pendant le jeu… bref, quelques difficultés oui.

En plus d’être une femme, je suis française (non-brésilienne) et également « blonde » ! La discrimination est parfois tellement facile :=)

As tu déjà pris part à des projets sociaux-educatifs/culturels dans ton groupe ou ailleurs avec comme base la capoeira?

Le travail depuis 2004 à Lille est entièrement mélé à un projet socio-éducatif sur l’ile d’Itaparica.

Les différents professeurs du groupe que nous appelons pour travailler en Europe viennent tous de conditions de vie difficile et la Capoeira leur permet aujourd’hui de faire vivre décemment leurs familles restées au Brésil.

De plus, tous les ans, les enfants de l’ile qui pratiquent la Capoeira, ont la possibilité de rencontrer des Capoeiristes du monde entier en Janvier et Février qui viennent s’entrainer dans l’Ecole de l’ile avec Mestre Marcelo. Certains élèves comme India du Chili donne des cours de diverses matières pendant ces 2 mois, d’autres enseignent la percussion, l’artisanat et tous les ans, tous les étrangers participent à  des dons de vêtements, chaussures et autres.

Le groupe Angoleiros Do Mar est très lié à travers le Monde et surtout avec sa base sur l’ile d’Itaparica.

Tu vas régulièrement au Brésil, parles nous un peu de cet attachement que tu as avec ce pays et ce peuple.

Je vais au Brésil tous les ans depuis 14 ans, au moins 1 mois oui

Il est nécessaire de recharger les batteries dans la maison mère.

Et surtout de continuer le lien avec l’Ecole de l’ile et des Rodas des anciens maîtres à Salvador

L’arbre, s’il veut continuer à fleurir, ne peut couper ses racines :=)

Te vois-tu y faire ta vie plus tard?

J’y ai déjà vécu 1 an…

Pour l’instant, je ne souhaite pas y vivre toute l’année.

La réalité là-bas est autre, les conditions de vie assez difficiles

Pour le moment, j’aime bien cette dualité France l’été et Bahia l’hiver :=)

Développes-tu des échanges intercontinentaux entre tes élèves de Lilles et de l’Ile? 🙂

Oui, la plupart de mes élèves ont compris que s’ils voulaient être de « vrais » capoeiristes, il fallait aller découvrir son essence, donc aller au Brésil, et encore plus, sur l’ile

Tous les ans, entre 4 et 5 d’entre eux me suivent là-bas

Inversement, nous invitons tous les ans un professeur de l’ile à venir en Europe pour échanger.

Selon toi, quelles sont les qualités qu’une femme doit avoir pour être une bonne capoeiriste ?

Hargneuse, déterminée, courageuse, et surtout comme pour tout autre activité HUMBLE…. Le chemin est très long !!!

Penses-tu qu’une femme doit jouer différemment d’un homme ?

Ce n’est pas qu’elle « doive » jouer différemment  c’est qu’elle « ne peut pas » jouer comme un homme !! Et tant mieux car ce n’est surtout pas le but !

Le jeu de Capoeira c’est 80% de psychologique et on sait tous que la femme possède en elle une force mentale assez puissante.

Elle doit être très courageuse pour affronter des personnes faisant parfois le double de son poids, mais elle peut aussi en tirer partie rapidement !

La femme possède des qualités impressionnantes de rapidité, flexibilité et surtout d’intelligence qui lui permet d’avoir une palette de jeu très ample !!

Quelle est ta philosophie de vie ?

Nao se consegue nada sem sofrer….

Plus c’est dur, plus ce sera bon à la fin :=)

Comment vois-tu la capoeira dans 20 ans et ou te vois-tu aussi?

Ma philosophie : deixa vida me levar…

Aucune idée, seul Dieu sait… et je lui laisse les rennes…

Combien d’heures par semaine consacres-tu à la capoeira ?

A la Capoeira ? 12h par jour 7 jour/semaine

A la pratique de la Capoeira ? au moins 10h et si Festival le week-end alors 10h de plus :=)

C’est important pour toi  de rester féminine dans la roda ?

La féminité c’est une manière d’agir, de penser et d’être. C’est la « mandinga » des femmes.

La féminité est donc un atout à conserver dans toutes les situations de vies

A ne pas confondre avec les « démonstrations de féminité » (maquillage, bijoux, décolleté et autres dessous inappropriés…)

Je déconseille ces atours pendant la Roda, car déjà ils peuvent être dangereux (dans le cas de la boucle d’oreille ou de la bague qui arrache le membre), mais aussi parce qu’ils peuvent déplacer l’attention des « specateurs » au mauvais endroit et donc ne permettra pas la vraie mise en valeur de la Capoeira de l’intéressée

Finalement, j’ai un rapport assez « spirituel » avec la Capoeira, et j’aime lui monter un certain « respect » pendant la roda et je pense que la sobriété en fait partie….

Quelle est ta chanson de capoeira préférée?

Deixa que eu levo meu barco pro mar

Le mostro o que deve fazer

Assim quando eu nao aguentar

Voce ja sabe o que fazer

Traduction :

Laisse-moi emmener mon bâteau en mer

Je te montre comment il faut faire

Comme ça quand je n’aurai plus de force

Tu sauras comment faire

J’aime cette chanson car elle parle de moments de faiblesse dans ton parcours de Capoeiriste, et de création de lien de confiance avec certaines personnes, qui, au moment ou tu en auras besoin, seront là pour t’aider, te soutenir

Quel message donnerais-tu aux capoeiristes feminines?

Ne nous battons pas de manière ostentatoire pour obtenir du respect ou de la place

Prenons notre place subtilement et lentement à coup de travail dur et de sueur

Le respect s’obtient en prouvant votre détermination silencieuse et continue…

Tem mulher na roda !

Où peut-on te retrouver ?

Si quiser me ver, vai no « Fofocabook » (FB): « chiclete angoleiros do mar lille »

Ou sur www.capoeira-lille.com

 Et si vous souhaitez en savoir encore plus sur Professora Chiclete, vous trouverez ICI une autre interview (et oui elle est très demandée cette demoiselle!) ou elle se raconte un peu plus.

Bonne lecture les guerrières!

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